Les Castors de Saint-Pol

Par J. Henry, mai 1996

Saint-Pol ne se contente pas d’avoir le plus haut et le plus fin clocher de Bretagne, mais possède en outre bien des trésors de toutes sortes, je citerais pour mémoire, le plus fort tonnage de choux-fleurs et d’artichauts de France, dû à son climat le plus tempéré d’Europe, l’invention de la thalassothérapie, une quantité impressionnante de monuments civils et religieux, et aussi l’ancien siège épiscopal du Léon, et son titre de capitale de la région.
Mais ce dont je me propose de vous entretenir aujourd’hui, est une autre sorte de record. Il s’agit de « l’odyssée des Castors », le mot n’est pas trop fort, car il s’agit vraiment d’une aventure, et d’une réussite de construction de cités ouvrières, qui constitue une référence dans toute la France.
A partir de 1949, Pol Pasquet, employé à la Société Lyonnaise d’Entreprise à Morlaix, eût l’idée de lancer à Saint-Pol, un vaste programme de construction de logement ouvrier. Déjà à Pessac, banlieue de Bordeaux, un groupe avait fondé un Comité Ouvrier du Logement.
Pendant ces années d’après-guerre, la crise de logement était déjà très forte, et à Saint-Pol, qui comptait à l’époque quelques 700 ouvriers dans le commerce de légumes, elle était particulièrement préoccupante ; construire à cette époque était une véritable gageure, il fallait d’abord posséder un terrain, ensuite disposer d’un capital au départ pour pouvoir prétendre à une aide, et enfin pouvoir garantir le règlement d’un crédit éventuel. Certains matériaux de construction faisaient encore défaut en cette période d’après-guerre.
Il aura fallu tout le courage et la persévérance d’une poignée d’individus pour réaliser, et mener à bon terme ce projet que d’aucun trouvait utopique.

Parlons maintenant des hommes, formant une équipe, qui ont contribué à la réussite de cette « aventure ». En premier lieu, Pol Pasquet, initiateur de ce projet, il avait compris dès le début, que le logement était primordial pour nombre de familles Saint-Politaines, en cette période d’après-guerre, où la vie repartait dans tous les domaines. Je sais très peu de choses sur Pol Pasquet, sinon qu’il était issu d’une famille modeste, qu’il avait une volonté tenace, et une force de caractère qui en imposait. Il avait fait ses études au séminaire, qu’il avait quitté pour travailler dans le monde ; il avait trouvé un travail à Morlaix, dans la Société Lyonnaise d’Entreprise, et quand il avait fait part à ses employeurs, de son projet de construction de logements ouvriers à Saint-Pol, ces derniers comprenant sans doute le bien-fondé de son idée, lui accordèrent toutes les facilités pour poursuivre son œuvre. Il nous a quittés malheureusement trop tôt, et n’a pu voir l’ampleur finale de son travail. Dès le début de son action, il fût épaulé par Paul Stéphan, Louis Le Bris, Paul Kerbrat, Jacques et Louis Guilcher et bien d’autres dans la recherche d’un logement. Il ne faut pas oublier que Vincent Favé à l’époque, curé de Saint-Pol, et son vicaire Julien Ménez, donnèrent leur aval à toute l’équipe.

Voici quelques dates relevées par Baptiste Ménez :
1er octobre 1950, Pol Pasquet et Paul Stéphan adhèrent à la société H.L.M. de Quimper, qui devient la Ruche Finistérienne.
6 octobre 1950, réunion des futurs Castors à la mairie de Saint-Pol.
25 octobre 1950, deuxième réunion à la mairie.
27 octobre 1950, Henri Le Mat, agent SNCF, et Louis Guilcher partent pour Bordeaux.
27-30 octobre 1950, ils sont reçus à Pessac sur le chantier du C.O.L. (Comité Ouvrier du Logement) pour renseignements, documentation…

Plus tard, vinrent se joindre à la première équipe, d’autres bonnes volontés, François Guézennec, premier président du C.O.L. II, et puis Baptiste Ménez, Paul Lavanant et Paul Cuiec, chargés de trouver l’argent nécessaire.
Des autorités de plus en plus nombreuses, au vu des premières réalisations, apportèrent leur appui très précieux, pour résoudre tous les problèmes administratifs et autre, en l’occurrence : Mgr Fauvel, évêque de quimper et de Léon, M. Jean Chapel, préfet du Finistère et ancien Saint-Politain, M. Piquemel directeur du M.R.L., MM. Petton et Hernandez du même service, et M. Chanquelin, leur architecte.
L’entreprise, prenant de plus en plus d’importance, un directeur permanent fût nommé, en la personne de Laurent Olivier, toujours disponible, très actif et véritable meneur d’hommes, il occupa ce poste jusqu’à la fin complète des travaux.
Le problème du transport est très important dans toute entreprise de construction il fût en partie résolu grâce au prêt gratuit de camions et de leurs chauffeurs, qui étaient aussi Castors, des magasins d’expédition de légumes ; ces véhicules étaient disponibles les dimanches et jours fériés, donc ne gênaient pas le trafic des expéditeurs.
Mais si cette équipe a reçu l’approbation de la majorité de la population, il y aura toujours des critiques et du scepticisme, à ce sujet, je vous communique l’essentiel d’une correspondance entre le maire et Laurent Olivier ; il s’agissait des routes et impasses de la cité de Kervarqueu. L’ensemble de ces voies représentaient une surface totale de 7 084 m² dont 2 607 m² d’impasses, il était normal que la municipalité acquière ce terrain qui allait devenir des routes municipales, d’abord il n’était pas question de payer les superficies des impasses, qui soi-disant n’étaient pas « d’intérêt général », mais voici le texte intégral de Laurent Olivier :

"Dans tout ceci nous ne parlons nulle part des cailloux que nous avons mis sur ces routes, pour les rendre praticables. Ces cailloux se chiffrent pas centaine de m3 actuellement, et les routes peuvent être terminées avec beaucoup moins de frais, compte tenu de ce premier hérisson que nous y avons posé.
La meilleure méthode est donc de demander à M. le maire, quelles sont ses propositions, puisque lors de la réunion du Conseil municipal, il avait dit que ses calculs étaient à vérifier.
Voyons si cette vérification est faite, et demandons lui de nous écrire les résultats… Il est préférable que nous ayons un écrit, car à ce moment nous le tenons pour de bon (sic)… Nous pourrons en effet, faire dans la presse, une comparaison entre ce qu’il a donné à J. Jacq et fils, et ce qu’il nous propose. Ce n’est pas encore cette-fois que Loulou Long devra gueuler ? J’ai l’impression que la délibération du Conseil municipal est revenue à la Sous-Préfecture, avec des conseils bien sentis ! Pour une fois je vous demande d’être aussi patients que moi…"

Pour pouvoir justifier d’une existence légale, toute société doit établir des statuts. C’est ce que le premier C.O.L. (Comité Ouvrier du Logement) s’est empressé de réaliser. Le plus ancien, dont je n’ai pu retrouver la date, et qui je pense est issu de la visite d’Henri Le Mat, et Louis Guilcher à Pessac du 27 au 30 octobre 1950, a constitué la première étude de statuts. En mai 1951 un autre projet a vu le jour, il recèle deux versions légèrement différentes ; enfin les statuts définiti ont été déposés chez Maître Guivarc’h, notaire, et enregistrés à Saint-Pol le 18 janvier 1954.
Le fait que la première pierre du chantier de Ty-Dour, a été posée le 1er mai 1951, démontre bien l’urgence de l’entreprise. Il fallait faire vite, le logement de nombreuses familles était primordial.
Ces premiers statuts, signés de François Guezennec, établissaient une Société Anonyme Coopérative à capital et personnel variable, se référant aux lois de 1947, 1950, 1953, 1867 ! relatives aux aides à la construction ; ils concernaient 86 maisons pour un capital de 3 040 000 francs soit 3 040 actions de 1 000 francs. Je ne sais pas vous infliger la lecture de ces statuts comportant 16 pages, et dont l’original se trouve en possession de H.T. Corre.
En plus des statuts, il fallait un règlement intérieur, pour l’ordre et la bonne entente des adhérents. Je relève quelques phrases de ce règlement, le premier de janvier 1951 et le second de mars 1952 :
"Dans la société actuelle, nous sommes individuellement des faibles et des exploités… Mais un fort ne peut rien contre des faibles qui s’unissent… Nous ne bâtirons pas chacun notre maison, mais nous bâtirons ensemble notre cité… Nous ne voulons pas de celui qui compte sur les autres pour ne pas se fatiguer… Il faut que chacun se donne au maximum, jusqu’à ce que toutes les maisons de la cité soient construites. Chaque sociétaire devra verser mensuellement dès janvier 1951, 3 000 francs au compte-courant postal de la société. Chaque sociétaire est tenu de fournir en personne à la société, jusqu’à la fin des travaux, un minimum de travail de 24 heures par mois, plus deux semaines de ses congés annuels.
La valeur des heures de travail de chaque sociétaire, équivaudra au taux horaire de 85 francs (tarif des emballeurs).
Tout sociétaire, où toute personne travaillant pour un sociétaire, surpris en état d’ébriété sur les chantiers, en sera exclu immédiatement, et le sociétaire sera éliminé de la société.« Le second règlement intérieur, de mars 1952, durcit les conditions particulières : »Chaque sociétaire est tenu de fournir en personne, jusqu’à la fin des constructions, un minimum de 36 heures de travail par mois, plus deux semaines de ses congés personnels.
Les sociétaires à qui seront attribuées les maisons, avant l’achèvement de la cité, devront fournir un apport de travail supplémentaire et gratuit fixé à 8 heures par mois, en plus des 36 heures prévues.
Tout Castor qui introduira sur le chantier des boissons alcoolisés, (y compris le vin) Sic, fera l’objet d’une exclusion immédiate, sans qu’il soit nécessaire de convoquer la Commission de Discipline.« Par contre, il revient sur la philosophie du groupe en ces termes : »Le principe même du système Castors, étant la solidarité, chaque Castor doit considérer comme un devoir absolu, de remplir fidèlement ses obligations, de porter aide et assistance à ses camarades, de ne commettre aucune faute professionnelle ou négligence, susceptible de nuire à l’Association, ou à la Société, ou de léser un de leurs membres.« Mais, n’est-ce pas »au pied du mur que l’on voie le maçon" et pour bâtir, la première chose nécessaire est le terrain.
Grâce au témoignage, et à l’obligeance de Baptiste Ménez, je vais essayer de trouver l’origine des achats de terrains.
Pol Pasquet, avait des entrées faciles au château de Kernévez, sa mère y travaillant ; il rencontra donc Monsieur De Guébriand, propriétaire de nombreuses terres, cultivées ou non, aux environs immédiats de la gare de Saint-Pol, dans le secteur où travaillait la majorité des candidats à la construction. Ce dernier, suite au décès de sa mère, était dans l’obligation de vendre une partie de son patrimoine, pour acquitter les droits de succession. La première parcelle concernée, nous verrons plus loin qu’il y en a eu d’autres par la suite, fût Ty Dour, (maison de l’eau) qui partait presque du passage à niveau de la gare, jusqu’à une mare servant à l’approvisionnement des locomotives en eau. Malgré les réticences du maire Henri Le Sann, qui considérait toutes ces terres comme labourables et grâce aussi à l’appui des notabilités déjà citées, l’affaire fût conclue, la municipalité devint propriétaire pour l’aménagement, et le revendit aux Castors. Ceci se passait en décembre 1950, et les travaux débutèrent immédiatement, puisque la première pierre de ce lotissement fût posée le premier mai 1951.
Ce premier succès apporta la confiance, et le nombre de demandeurs s’accroissant de jour en jour, il fallût prévoir l’achat d’autres terrains ; ce fût le tour de Keralivin, quartier situé plus bas, en direction du centre-ville, à peine à 100 mètres de Ty-Dour. Ici différents propriétaires sollicités se décidèrent à vendre. L’expansion se continua par les secteurs de Kervarqueu et Kerenec, propriété encore de M. De Guébriand, situés entre la rue de Brest et les fermes précitées. Seule condition réclamée pour cette transaction : le propriétaire se réservait une bande longeant la rue de Brest, pour des constructions particulières, et je me suis laissé dire que la place actuelle, servant de parking, était retenue pour la construction d’une chapelle et de jardins d’enfants ; elle devint en réalité l’implantation d’une fabrique de parpaings pour les Castors, d’où son nom de « Place aux briques ». Cela nous mène pour ce chantier, à fin septembre 1953. Il fût très difficile au départ : araser les talus, combler les fossés, détourner le ruisseau de Kerenec, assainir le fond de la prairie ; ici il faut signaler le concours bénévole de nombreux cultivateurs, voulant se débarrasser de la terre de leurs talus – la mode était à l’arasement des talus – et qui possédaient déjà des tracteurs et engins mécaniques. Une autre difficulté se faisait sentir du côté de la mairie pour les servitudes : tracé des routes, paiement des poteaux électriques, des canalisations d’eau, de gaz, d’égout, empierrage des rues… M. Chanquelin, architecte du M.R.L. réussit à régler certains problèmes, en particulier le tracé de l’avenue du général De Gaulle, il ne voulait pas de maisons collées les unes aux autres qu’il baptisait « cimetière ».
En 1956, le chantier du C.O.L. II, était bien avancé, il fallait continuer, le terrain possible, et qui avait la faveur de Laurent Olivier était Goarem Vegen, c’est-à-dire Garenne incultivable, caillouteuse et de forte déclivité. Le site, admirable, contigu au nord, du Champ de la Rive, vue imprenable sur la baie de Pempoul et celle de Morlaix. Mais la réalité était tout autre, l’accès par le Champ de la Rive, interdit par M. le maire, l’autre accès par l’ancienne carrière Chapalain, également interdit, seule la venelle Coz-Milin était possible, mais hélas trop étroite pour les camions. Qu’à cela ne tienne, pelles et pioches, et la venelle s’élargit, on ne pouvait rien contre la volonté de Laurent ; à la suite de quelques influences, la carrière Chapalain ouvrit le passage, et Goarem Vegen devint la Cité des Bruyères, et lors de son allocution d’inauguration, le préfet Jean Chapel déclara : « J’ai inauguré bien des premières pierres et des cités, mais pour moi, celle-ci est la plus émouvante car c’est la volonté d’un homme qui l’a placé ici. » (Laurent Olivier)

Si l’argent s’avère être le nerf de la guerre, il est aussi le sang de toute entreprise. Je ne vais pas vous assommer avec des chiffres et des calculs pourtant édifiants, mais il faut quand même relever certains exemples, qui m’ont semblés intéressants : il s’agit de la cité Kervarqueu.

  • Récapitulation des actions des sociétaires :
  • 12 sociétaires pour 40 act………4 800 francs
  • 63 sociétaires pour 35 act……...22 050 francs
  • 4 sociétaires pour 30 act……. ….1 200 francs
  • 79 28 050 francs
  • Montant des apports en espèce faits par les actionnaires :
  • De 230 à 408 francs soit 35 999 francs
  • Montant de l’apport travail fourni par les sociétaires :
  • 92 567 heures 1/2 - x – 1 franc 40 = 129 594,50 francs
  • 193 643,50 francs

Il s’agit maintenant de la cité Ty-Dour :

  • Montant des souscriptions pour l’emprunt
  • Saint-Pol 3 780 000
  • Plougoulm 2 745 000
  • Plouénan 1 825 000
  • Sibiril 1 110 000
  • Roscoff 840 000
  • Mespaul 785 000
  • Santec 230 000
  • Taulé 70 000
  • Cléder 55 000
  • Quelques chiffres impressionnants pour Ty-Dour : en 10 mois, il fût utilisé,
  • Sable, cailloux et caillasse 1 851 m3 soit environ 2 500 tonnes
  • Briques tous modèles confondus 36 973 unités
  • Chaux et ciment 4 775 sacs de 50 kg soit 23 875 kg
  • Fer rond pour béton armé 24 486 kg

En plus des terrains, il y avait tous ces matériaux à payer, la caisse toujours vide, obligeait à rechercher de l’argent auprès des particuliers. Paul Lavanant et Paul Cuiec, usèrent de leur compétence pour trouver près des cultivateurs principalement, des capitaux disponibles ; cette période était heureusement favorable à la culture : bonne récolte et prix intéressants. Dès juillet 1953, Baptiste Ménez et Paul Cuiec se mirent en route pour solliciter des fonds, ils furent appelés « Les frères quêteurs », et leur tâche n’était pas plus facile que leurs frères constructeurs… A partir de mai-juin 1955, le sous-comptoir des entrepreneurs, commença à débloque des fonds, au fur et à mesure de l’occupation des maisons, ce qui arrangea bien les affaires.

La photo ci-dessus, malheureusement pas de très bonne qualité, représente le chantier de la cité Ty-Dour à son début. Les quatre premiers logements sont déjà hors d’eau, et celui à droite de la photo, est celui de M.T. Corre, qui porte actuellement le n°2 de la rue Pol Pasquet.
Cette étude n’a pas la prétention d’être complète, et peut comporter quelques erreurs ou omissions, je sais que vous m’excuserez, et je serais heureux de recevoir vos remarques par écrit.

J’ai pu la réaliser grâce aux documents que m’a prêtés M.T. Corre, et par le témoignage et les souvenirs de Baptiste Ménez.

Je tiens à les remercier sincèrement.
J. Henry mai 1996

Lien :  Association Culturelle des Castors de Pessac recense les Cités (...)

MAJ 2 novembre 2016 par Communication